N’a-t-on pas des arguments récurrents qui nous suggèrent que la compréhension du phénomène de fatigue ne devrait pas être réduite à ce qui se passe dans le corps… À commencer par l'exemple du sprint final !

Une dernière accélération… parfois même après 42km de course ? En effet, sur la base des précédents modèles, comment deviendrait-on capable de courir plus vite en fin de marathon que sur la moyenne de l’épreuve ? Nos réserves énergétiques devraient en effet être trop amoindries  pour générer un tel comportement, notre température centrale trop élevée, nos traumatismes trop importants… Trop ! Trop… ? A priori, non. 

flèches incertitude

Par rapport aux facteurs limitants énoncés en amont, le pragmatisme a progressivement repris du terrain pour révoquer les arguments affichés.

Si l'on reprend point après point les repères de chaque modèles, on observe logiquement que les données empiriques peuvent en diverger…

 

Ainsi, même après des efforts conduits à la limite de nos possibilités – en tout cas perçus comme tels – les stocks énergétiques n'arrivent pas complètement à épuisement. En clair, on reste physiquement capable de fournir un effort, quand bien même on estime ne plus l’être ! Un argument qui invalide donc le modèle bioénergétique, mais qui s'applique aussi évidemment aux explications neuromusculaire et traumatique.

Le modèle cardiovasculaire apparaît pour sa part invalidé par le fait que, lors d’efforts maximaux, nombre de performances (environ une sur deux) sont abandonnées tandis qu’un plateau de VO2max n’est pas atteint !! L’athlète peut donc stopper son effort alors que sa physiologie instantanée susurre plutôt « vas-y mon gars, on a de la marge ! »

Enfin, le modèle thermorégulatoire prédisait l’arrêt de l’exercice à une température interne de ~40°C. Mais vous pourrez constater qu' au moment de l’épuisement, cette température est une affaire très personnelle : changeante entre individus, changeante pour une même personne selon son état de fitness, environnement de pratique, etc. Pour vous donner un ordre d’idées, je pourrai atteindre mon intolérance à la fatigue à une température de ~39°C quand vous pourriez dépasser les ~40,5°C.

Fatigue - théories invalidées

Bien que chacun des rationnels évoqués semble finalement trouver ses limites, on a quelques idées à retenir. D’abord spécifiquement, en rapport aux idées propres à chaque modèle. Puis plus largement, en les recontextualisant dans la physiologie globale de l'organisme pour en appréhender leur caractère partiel (une contribution, pas une explication !) 


La partie qui va suivre est plus constructive encore, car elle présente des manips qui sont venues titiller les chercheurs sur la compréhension du phénomène de fatigue. C’est donc précisément ce type d'études qui a permis la transition vers des modèles de fatigue plus élaborés. 

Une étude bien connue est celle où des sujets étaient requis d’effectuer une flexion volontaire du coude, flexion maximale (contraction la plus intense possible) et soutenue (~30min). Ici le « volontaire » est important car, tandis que le chrono défilait, un son brusque pouvait éclater près des oreilles des participants. Alors, malgré un investissement « volontaire » de tous les instants, une très nette augmentation de la force était soudainement enregistrée à chacun des coups d’alerte. Une force donc supérieure à laquelle ils pensaient pouvoir spontanément prétendre ! (Figure ci-dessous) Certainement l’effet activateur de la peur… 

Manip contraction biceps

Plus récemment, deux études ont aussi franchement bousculé les esprits. La première consistait, pour des sujets entraînés en endurance, en une épreuve de temps-limite à vélo à 80% de leur puissance maximale aérobie (PMA). Autrement dit, il fallait soutenir une intensité (ici ~242W en moyenne) le plus longtemps possible avant épuisement. Dans cette étude, la nouveauté venait de la réalisation de sprints de 5 secondes immédiatement après le temps-limite. On terminait donc une épreuve épuisante pour enchainer illico sur un effort maximal, dans l'espoir d'estimer à quelle hauteur on pouvait posséder des ressources permettant de développer de la force alors que l’on se trouvait dans un état physiologique a priori indisposé pour cette demande. La réponse fût sans appel : une puissance sur les sprints  de ~731W en moyenne, soit trois fois plus que la puissance ayant initialement conduit à épuisement… Conclusion : même abattu, des ressources, on en a ! Et pas qu’un peu…

temps-limite + sprint

La seconde étude vous a peut-être déjà été soufflée. Un groupe de chercheurs a sollicité un ensemble de participants dans deux conditions : i) plancher 90min sur ordinateur pour effectuer des jeux de concentration avant d’enchaîner sur un temps-limite à 80% de PMA (la condition « fatigue mentale »), et ii) regarder pendant 90min émotionnellement neutre, avant de basculer sur le temps-limite (la condition « contrôle »). Résultats des courses : ~640sec d’effort en état de fatigue mentale, ~754sec en condition contrôle.
Tout est dit ! Qui plus est invraisemblable, aucune différence physiologique périphérique (fréquence cardiaque, débit cardiaque, pression artérielle, consommation d’oxygène, lactatémie, ventilation) n’était à constater entre les deux conditions. Seuls une fatigue ressentie plus grande avant l’épreuve à vélo et un effort de pédalage perçu comme plus difficile malgré la même intensité pouvaientt discriminer les causes de la fatigue. « Je perçois l’effort comme plus dur, donc j’arrête avant », en quelque sorte. Un constat que l’on fait tous au quotidien en s’entraînant après la journée de travail…

Fatigue mentale

Dernièrement, une étude sur le « self-talk » (les stratégies d’auto-suggestion) a visé à déterminer l’influence des contenus de pensées/verbalisation sur l’apparition de la fatigue. Pour 24 sujets, l’idée a ainsi été d’effectuer un temps-limite à 80% de PMA i) avant et après deux semaines d’entraînement normal (12 sujets contrôles), ou ii) avant et après deux semaines d’utilisation et d’individualisation de la stratégie « self-talk » au cours des séances d’entraînements (12 sujets expérimentaux). Clairement, l’intervention consistait à permettre aux participants de s'approprier une dizaine de recommandations à dimension technique / d'encouragement / liées à la distance de course (eg. « C’est super ce que tu es en train de faire ! », « Allez, encore 400m et tu auras fais le job ! »). Résultats du groupe contrôle : de ~486sec à ~474sec entre les deux tests d'effort. Résultat du groupe « self-talk » : de ~637sec à ~750sec. Et encore une fois, la pénibilité perçue de l’effort apparaissait comme "la" variable discriminante des ces deux évolutions de performance.

self-talk fatigue

En bref, le point commun à ces études, c’est i) la remise en cause des modèles 'catastrophiques' de la fatigue, de par ii) l’appréhension de la fatigue comme un phénomène systémique englobant de précieuses influences psychologiques. On n’est ici en effet plus dans la ségrégation corps-esprit, ni même dans le caractère inéluctable de la fatigue à un moment donné de l’épreuve. Non, dans la conception « psycho-biologique » de la fatigue, l’arrêt de l’exercice résulte d’une décision ! Une décision soudaine mais consciente et volontaire. Avec comme arguments d’autorité que cela se vérifie tous les jours !

Une limite, toutefois, à ces apports. Beaucoup de reproches sont légitimement formulés à l’égard des conditions de laboratoire. On y obtient en effet certes des résultats intéressants, mais décontextualisés. Qu’en est-il alors de la fatigue en dehors des efforts sous la forme « temps-limite » comme ceux présentés ci-dessus ? C’est-à-dire dans la vraie vie, quand je peux moi-même changer mon allure de course ? Du labo au terrain…

Innov Trainng - fatigue sport

La suite en partie #3